Klimperei / Christophe Petchanatz

J’ai croisé sur le net Christophe Petchanatz l’écrivain avant Klimperei le musicien. Deux représentations (virtuelles) parmi d’autres d’un même personnage. Coup de coeur littéraire, coup de coeur musical, coup double. Evident coup double : il me sera donc évidemment difficile de l’expliquer. A la question « Pourquoi ? » je répondrai simplement « Parce que ». Point-barre. Il me suffit de lire. Il me suffit d’écouter. Première partie de l’interview.

Dominic Sonic
Comment va Lola ?
😀 Lola va fort bien, merci 😀

Vous écrivez, vous composez, photographiez (quoi d’autre ?), en solo, en groupe : d’où vient cette boulimie ? Combien avez-vous d’enfants ?
J’ai fait de la peinture aussi, dix ans. Il n’en reste rien. Cette boulimie ? Peut-être une sorte de petite danse pour combattre la migraine, l’angoisse ? Le sentiment de la courte vie ? Le plaisir aussi. Faire… Ajouter les petites briques au mur. Au monde, pardon.
Ah j’ai également tenu revue, éditions, jadis. Les Éditions de Garenne, notamment.
Enfants : un, la très sublime Lola.

Les petites briques au mur, « Another brick in the wall »… C’est Klimperei, le musicien, qui répond, alors ? Le sentiment de la courte vie : vous vous souvenez de la fois où cela vous est « tombé dessus » ?
Très tôt. Dès le début. Je crois me souvenir que j’ai toujours entretenu un doute quant à la confiance que l’on peut accorder au monde. Sa subjectivité. Sa porosité : tout ce qu’on peut y ajouter, qu’on doit y ajouter. De toute façon ça manque. Ça manquait.
La courte vie, oui, très vite : le constat qu’on ne peut tout faire (la botanique, l’architecture, par exemple, me fascinent) ; mais pas le temps de tout embrasser. Alors on choisit. Obligé.

Votre actualité est double : littéraire d’abord, avec Les Alfreds, quarante récits courts à paraître en janvier aux Éditions Huguet, musicale ensuite, avec On The Lily lawn qui vient de sortir sur le label Jardin au Fou…
Oui.

J’étoffe ?
Les textes. Ne sont pas récents. Mais il faut du temps. Pour pofiner, peaufiner. C’est M. Narvaez qui m’a sollicité, suborné, pour que ces textes quittent le disque dur. C’est très délicieux d’être sollicité. Pour On The Lily Lawn, j’espère que la dimension particulière de cet opus (modelé par Sébastien Morlighem : choix des titres orientation sonique) sera – un jour – remarquée. C’est un objet tout à fait particulier dans la discographie klimperienne…
J’ajoute les deux à paraître sous peu (au printemps), chez Jardin au Fou toujours : Love You, compilation de morceaux de Klimperei qui n’avaient été publiés que sur cassette, jadis ; choisis par Sébastien Morlighem. Dépoussiérés. Et Galipoche et Chipiron, album composé et enregistré pour la très sublime Lola.
Et, la sortie de ces deux CDs devrait (devrait, je croise les doigts) être accompagnée d’un événement exceptionnel. Je n’en dirai pas plus pour l’instant.

Être sollicité, être reconnu, donc, d’une manière ou d’une autre. C’est cela qui est délicieux ou bien est-ce l’objet physique, palpable, qui naît de la sollicitation, et qu’on pourra transmettre, laisser pour preuve d’une courte existence ?
Non ce n’est pas être sollicité. Reconnu, sans doute. Mais d’abord : faire, essayer de faire, et approcher le plus possible de ce que l’on essaie de faire. C’est toujours un peu raté, c’est pourquoi on recommence. Puis l’objet (je considère indifféremment un morceau de musique ou un texte comme un objet) s’en va — il est publié — cahin-caha. Il fait sa vie. Ce sont les autres qui lui permettent — ou non — de vivre. Vous savez, ce qui me touche le plus, c’est quand quelqu’un — un ou une inconnue — laisse un message quelque part indiquant que telle lecture ou tel morceau l’avait touché(e).

J’avais adoré « L’acarien autophage »… Ce texte figure-t-il dans Les Alfreds ? Ces quarante récits, vous les avez écrit sur quelle période ? Les éditer permet de passer à autre chose ?
Non, l’acarien n’est pas — après vérification — dans les Alfreds. Mais vous devriez y trouver votre content…
La période d’écriture est très étendue. Et puis je suis lent, et pointilleux. Dix ans pour certains. Mais pas à temps plein, évidemment.
Les publier débarrasse. C’est vraiment ça. Un texte non publié est toujours là plaintif, non-fini. Alors on y revient régulièrement, on remet un coup de papier de verre. Là, ça y est, ils sont grands, autonomes…

« la dimension particulière de cet opus » : qu’est-ce qu’On The Lily Lawn a de particulier dans votre discographie ?
Beaucoup de choses. Le petit format, qui au début ne me convainquait guère. C’est également le premier album de Klimperei 100% Petchanatz. Plutôt pop, chanté (en anglais). Un dégagement, certes incomplet, de la forme Klimperei « canonique » disons.

Klimperei est plutôt un adepte des productions à trente ou quarante pistes, quarante c’est aussi le nombre de récits choisis pour Les Alfreds par Christophe Petchanatz… Vous produisez « goulûment » : vos origines lilloises, un petit côté flamand (que j’ai moi-même) peut-être ?
La « quantité » est aussi fonction de la brièveté : les morceaux sont courts ; les textes aussi. Plusieurs raisons à cela. D’abord un goût prononcé pour les miniatures. Puis, côté musique (textes aussi peut-être), les méthodes et rythmes de travail personnels : ma mémoire n’est pas excellente, je n’écris pas la musique (ou peu, mal : des schémas). Ceci étant, je ne renie pas les origines nordiques (je comprends assez bien le chtimi).

On The Lily Lawn est vraiment étonnant. Hors du temps. Hors d’ici. Musicalement très anglo-saxon. C’est conscient de la part de Klimperei ?
Pour ce CD, oui. J’étais délibérément dans la frange « pop » dans l’ancienne acception du terme. Voire pop un tantinet « progressive » (les premiers Soft Machine, Wyatt). Le tout à la « sauce » Klimperei : les sonorités. Insister sur le rôle éminent de Sébastien Morlighem qui a orienté les options, opéré un choix drastique dans la production réalisée pour ce projet. Je suis très flatté du « hors du temps », « hors d’ici ». Surtout du « hors du temps » d’ailleurs.

Un choix drastique : vous pouvez préciser ?
Il y avait beaucoup plus de morceaux, de genres parfois différents. Je me suis laissé guider par les options de Sébastien. Et je pense avoir très bien fait de le suivre sur cette voie.

Comment et où se sont déroulées les sessions d’enregistrement, mixage, etc. ?
Ça se passe — comme toujours — à la maison. Le comment : pour les chansons, j’avais la chance d’avoir les paroles de John B. Cornaway sous le coude depuis des années. Je trouve très facile de composer des chansons quand le texte est déjà là — pour dire vrai je trouve très difficile d’écrire des paroles… C’est donc enregistré à la maison, le mixage se fait en cours de route, au fur et à mesure. C’est tout simple.

De quel(s) instrument(s) jouez-vous ?
Je joue de tout, pas très bien. Disons que j’arrive à peu près à obtenir ce que j’imagine vouloir atteindre. C’est sans doute dans cet à peu près que se situe la touche personnelle d’ailleurs. Je n’ai plus de piano, en revanche, depuis la séparation d’avec Françoise.

Peintre, écrivain, musicien, critique… Comment, et dans quelle mesure, chacun de ces « personnages » influence-t-il les autres ?
Je crois qu’il faut plutôt parler de complémentarité. Je ne peins plus mais je dessine un peu parfois. J’ai cessé le travail de critique (poésie) après quelques années (fastidieux). Complémentarité donc, car ce que l’on peut exprimer par l’écriture diffère considérablement (les mots) de ce que l’on peut « dire » avec la musique. De manière plus générale, c’est le besoin (sans aucune forfanterie) de créer qui anime tout cela, qui m’est profondément nécessaire (mais ça peut aussi être le bricolage ou la cuisine).

Quelle question Klimperei aimerait-il poser à Christophe Petchanatz ?
— Christophe Petchanatz est-il un dictateur ?
— Oui. Dans le cadre créatif, j’ai beaucoup de difficultés à collaborer. Expliquer, négocier… c’est fastidieux. Cependant, l’expérience avec DENTS en tant que batteur, pour du free-rock improvisé, m’a beaucoup apporté, et surtout la batucada, où l’on n’est qu’un élément parmi d’autres, pour un ensemble, une entité ; la dimension créative y est plus limitée mais l’écoute — des autres — et le respect du chef y sont primordiaux. Et puis il y a ce projet pour le printemps. J’en parlerai dans quelques temps, là c’est un peu trop frais…

Quelle question Christophe Petchanatz aimerait-il poser à Klimperei ?
— Peux-tu rappeler le rôle fondateur de Françoise Lefebvre ?
— Si Françoise était un élément beaucoup moins productif (que moi) dans Klimperei, son rôle a été éminent pour la création du « concept » Klimperei. Le genre, le nom ; l’univers. Je souhaite que tous les amateurs de cette musique se souviennent de cela, et aient une pensée pour elle.

L’un de vous deux pourrait-il me conseiller un disque indispensable ? Qui répond ?
Je n’en démords pas : Rock Bottom de Robert Wyatt. L’album absolu.
Complément très « rock’n’roll » (quoique) :
Guitaristes : Robert Fripp, Fred Frith, Mike Oldfield, Steve Hillage
Bassiste : Jaco Pastorius, John Entwistle, Jannick Top (pour De Futura)
Claviers : bof… Manfred Mann (in Solar Fire et Nightingales and Bombers), Kerry Minnear
Batteurs favoris : Keith Moon, Jaki Liebezeit
Énergumènes : Daevid Allen, Kevin Coyne, Kevin Ayers, Brian Eno, David Thomas, Tom Waits, Vivenza, Genesis P-Orridge, Syd Barrett, Erik Satie … et tant d’autres.
Voir : klimperei.free.fr/else/fav.html

Même question pour un livre ?
Plus difficile. La Pornographie, de Gombrowicz… Mais il y en a tant d’autres…

Revenons pour terminer, si vous le voulez bien, sur « Les Alfreds ». Si ce n’est pas indiscret, aimeriez-vous le dédicacer à quelqu’un en particulier, et quelle pourrait être la dédicace ?
À mes parents, sans aucun doute, à quelques copains d’enfance et à la ville d’Héricourt. Tout le terreau est là : un gamin en Haute-Saône, qui ne comprend pas grand-chose au monde et échafaude des théories saugrenues.
Dédicace ? « Voyez ce que vous avez fait de moi … » ; quelque chose comme ça…
Je reviens là-dessus (j’y ai pensé un peu, plus tard). Ce qui caractérise le terreau, je crois, c’est cette enfance dans l’activité de la Croix-Bleue, en Haute-Saône (http://fr.wikipedia.org/wiki/Croix-Bleue), à côtoyer des gens, très pauvres, malades, alcooliques, etc. C’était du Zola… Cela avait un relief, une consistance incroyable…

Blind test (Arno. « Je ne veux pas être grand »). Vous connaissez ? Qu’est-ce que ça vous inspire ?
ARNO. J’adore. Peut-être pas un vrai piano, il y a un peu de phasing dessus… J’aime vraiment beaucoup Arno, sa musique, son chant, le personnage…

Arno / Klimperei : des similitudes, non ? L’idée m’est venue en écoutant « One for the pot », la piste 4 de « On the lily lawn ». Arno c’est aussi (parfois) un univers de boites à musique, de jouets, de manèges de chevaux de bois, de fanfares, sans que ce soit pour autant l’esprit de la fête… Chez vous, les boites à musique dissonent, et puis il y a vos dessins : vous non plus, vous ne voulez pas être grand…
Hé bien je n’avais jamais pensé à cela. C’est très flatteur. Mais Arno est un homme de scène. Pas moi. Ceci étant, pour le refus (ou l’impossibilité ?) de grandir, sans doute. C’est plus complexe : parfois, je considère mon âge, et ce que la représentation sociale traditionnelle met en regard de cet âge en termes de comportement, centres d’intérêt, etc. Et je me dis « ça ne colle pas ». Les « adultes » (et certains jouent à ça très tôt), le rôle d’adulte m’a toujours semblé quelque chose d’étrange. Une mascarade. Mais triste… non, pis : ennuyeuse…

Sensibilité d’artiste… (« mascarade ennuyeuse » : ça ne va pas s’arranger, si vous me le permettez, avec l’arrivée de Lola…) Vous n’êtes pas un homme de scène, dites-vous : Klimperei ne se joue pas (plus) live ? Vous n’en avez pas envie ?
Ah, la question de « comment (pourquoi ?) communiquer des valeurs auxquelles je ne crois guère » me tarabuste bougrement. Disons que je vais essayer de lui transmettre un appareil critique qui lui permettra bon gré mal gré de faire ses propres choix… Bon ça reste très théorique, actuellement je suis ravi de ses « areu aga gouzou »…
La scène… il y a eu quelques expériences intéressantes — avec Totentanz surtout — où j’ai perçu, avec désagrément, l’artifice du concert, de la mise en scène. De la dimension manipulatoire que cela pouvait révéler ; des conventions, des clichés… Une cérémonie, codifiée…
Je ne suis pas mal à l’aise sur scène (surtout caché derrière une batterie) mais mes autres difficultés relèvent d’une grande réticence à jouer et rejouer un répertoire stabilisé et par ailleurs d’une mémoire fort défaillante (et que je ne cherche pas à réparer). D’où : en live, ce sera(it) forcément de l’impro.
En outre Klimperei n’est pas un groupe, c’est juste un gugusse (moi) ; pour la scène, et pour retrouver le climat, il faudrait un peu du monde…
Mais, mais mais mais (voix de Dutronc dans le dragueur des supermarchés) rien n’est exclus…

Vous m’avez glissé dans l’oreille, en aparté, votre envie « de publier un ‘vrai’ disque avec une grande belle pochette et plein de trucs écrits dedans… ». Dites-m’en plus. Nostalgique ? Un truc dans le style « album blanc » ? Qu’est-ce que vous y mettriez ? Il n’est jamais trop tard…
Ça n’est pas un projet précis, pas une nostalgie dans le sens passéiste… mais je trouve que le CD standard est un objet moche. Le boîtier plastique est fragile, les charnières merdiques, et la petite taille de l’objet réduit souvent les notes de pochette à un minimum homéopathique, ajoutez à cela une vue assez basse et c’est réglé : même les titres, je ne peux pas les lire… A l’apogée de ma consommation discographique, de 1975 à 1985, pour faire simple, j’avais un budget énorme consacré à l’achat de disques ; c’était aussi une belle époque pour ça… Sans compter que je remontais le temps… Les pochettes étaient somptueuses (oui j’ai aimé le Brain Salad Surgery de ELP par Giger, et alors ?), il y avait les paroles, des anecdotes, du scrap-booking… on y passait du temps… on rêvait…
Mais bon, si je devais faire quelque chose ce serait plutôt « un truc dans le style » Gong ou Daevid Allen. Des conneries, des délires dans tous les coins…

– A suivre –

Interview sous licence CC-by-nd 2.0 Fr par Die Intellektronische Biparietal Projekt.

Retrouvez Klimperei et Christophe Pétchanatz sur http://christophepetchanatz.free.fr/

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